Par Benjamin LOUVET

Un or bien terne : une opportunité à saisir ?

Benjamin Louvet, Gérant des Matières Premières chez OFI AM, explique si, à 1200 dollar l’once, c'est le moment de s’intéresser au précieux métal jaune ou s'il est encore trop tôt pour se positionner.
Sicavonline - L'oeil du pro 02/10/2018

Benjamin Louvet, Gérant des Matières Premières chez OFI AM, analyse le marché de l’or et répond à la question : à 1200 dollars l’once, est-ce le moment de s’intéresser au précieux métal jaune ou est-il encore trop tôt pour se positionner ?

Il y a quelques temps, vous anticipiez une appréciation des cours de l’or jusqu’à 1400 dollars d’ici la fin de l’année. L’once d’or a suivi la trajectoire inverse à 1200 dollars. Qu’est-ce qui explique que les faits vous aient donné tort ?

Il s’agit essentiellement de problématiques conjoncturelles car au cours de l’été, les tensions commerciales entre la Chine et les Etats-Unis se sont développées.
Lors de ma dernière intervention, cette tension en était à ses prémisses et notre lecture des faits était que celle-ci allait nécessairement avoir un impact sur les devises émergentes et probablement faire remonter le dollar, ce qui s’est avéré.
La deuxième composante de ce type de crise est plutôt une politique de « risk off » : les investisseurs recherchent la sécurité, sortent des actifs à risque et se repositionnent sur les obligations et les actifs sécuritaires comme l’or. Ce deuxième pan de notre lecture ne s’est pas avéré du fait des rendements relativement faibles des obligations qui font qu’aujourd’hui, les investisseurs adoptent une politique assez agressive qui consiste à ne réduire leurs allocations aux actifs risqués qu’une fois que le risque est prouvé. Hors, dans ce cas, la situation n’était pas claire et les investisseurs ont conservé leurs investissements actions et ne sont pas rentrés dans une politique de « risk off » ce qui s’est ressenti sur les marchés : le marché du haut rendement ne s’est pas tendu, les taux ne se sont pas détendus.
Il n’y a donc pas eu de vrai désengagement du risque.
On a vu des points négatifs pour l’or, la montée du dollar et la baisse des devises émergentes : en Inde, la roupie est descendue à son plus bas niveau historique et la Chine a utilisé sa monnaie pour contrecarrer les effets des hausses de taxes décidées par les Etats-Unis. Ces pays, les deux plus gros acheteurs d’or au monde, ont vu leur monnaie dépréciée et donc leur pouvoir d’achat diminué.
En Turquie, cinquième marché mondial dans le secteur de la bijouterie, les banques mais aussi la Banque Centrale Turque, qui avaient accumulé de l’or depuis des années, ont vendu une partie de leur stock pour éviter la crise de liquidité ce qui a pesé sur le marché.
Enfin, un certain nombre de spéculateurs ont augmenté leurs positions vendeuses sur l’or pour jouer cette réappréciation du dollar ce qui a entraîné les niveaux records actuels des ventes sur l’or.
Malgré tous ces événements, l’or s’est maintenu autour de 1200 dollars alors l’optimisme reste de rigueur.

Cependant, n’est-il pas prématuré aujourd’hui de revenir sur le métal jaune alors que les facteurs précédemment évoqués peuvent perdurer tant que la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis se prolonge ?

Chez OFI Asset Management, nous restons optimistes notamment parce que nous arrivons au terme de l’impact négatif que peuvent avoir les spéculateurs sur ce marché.
Aussi, les marchés ont pris du recul par rapport aux tensions commerciales et notamment le dollar qui a commencé à perdre du terrain par rapport aux principales devises.
De plus, l’annonce par la Chine de sa politique de soutien à son économie devrait permettre à la croissance chinoise de se maintenir et peut-être de constituer une « courroie de transmission « à la hausse des prix de l’or.
Enfin, en ce qui concerne le niveau des taux d’intérêt réels (différence entre les taux d’intérêt nominaux et l’inflation), la Réserve Fédérale est arrivée au terme de ces possibilités d’actions aujourd’hui sans un retour plus manifeste de l’inflation.

Vous n’anticipez pas de nouvelles hausses de taux ?

Je ne crois pas à de nouvelles hausses de taux sans inflation.
Pour rappel, les Etats-Unis ont un endettement aujourd’hui qui représente 105% de leur PIB.
Sachant qu’avec un endettement à 100% de votre PIB, si les taux d’intérêt réels augmentent de 1%, vous payez 1% de votre PIB en plus en intérêt sur votre dette. Dans les niveaux de croissance actuels, c’est une situation que l’on peut difficilement s’autoriser.
Selon nous, si l’inflation se manifeste, rien n’empêchera la Réserve Fédérale de poursuivre ses hausses des taux mais si cette inflation venait à tarder, la Fed serait obligée de revoir son discours et d’être plus accommodante. La Réserve Fédérale va donc être « behind the curve », c’est-à-dire qu’elle va pouvoir monter ses taux nominaux uniquement en présence d’inflation de manière à conserver des taux réels à des niveaux extrêmement faibles pour ne pas avoir d’impact trop fort sur le financement et sur le coût de la dette pour l’Etat américain.

Plus les taux d’intérêt réels sont faibles, plus grande est l’attractivité de l’or pour les investisseurs.

L’or ne rapporte rien donc si les taux d’intérêt rapportent trop, il n’est pas conseillé d’investir dans l’or. Avec la crise que l’on a connue depuis 2008, les taux ont dû être ramenés sur des niveaux très faibles et un certain nombre d’investisseurs ont appliqué la « théorie de la relativité » : l’or ne rapporte rien mais rien c’est peut-être mieux que moins que rien.

Doit-on profiter de cette décrue des cours de l’or pour construire une position ou pas ?

Selon nous, un bon nombre d’éléments négatifs pèsent sur la croissance mondiale - tensions commerciales, l’Italie, l’Iran, la politique intérieure américaine – et dans ce contexte, il est possible que les investisseurs reviennent.
Reconstruire une position aujourd’hui nous semble intéressant car les niveaux sont attractifs en prix. De plus, le niveau des économies développées nous assure que les taux d’intérêt réels ne pourront pas remonter sans conséquences dramatiques sur le reste de l’économie ce qui constitue « un plancher » pour les cours de l’or aux alentours des niveaux actuels.