Par Benjamin LOUVET

Pourquoi les cours du pétrole monteront encore dans les prochains mois

Benjamin Louvet, Gérant des Matières Premières chez OFI AM, explique pourquoi les cours du pétrole monteront encore dans les prochains mois
Sicavonline - L'oeil du pro 02/10/2018

Benjamin Louvet, Gérant des Matières Premières chez OFI AM, a été l’un des rares à prédire le redressement des cours du pétrole dès le premier semestre 2017. Il pointait alors les goulets d’étranglement qui contraignaient l’offre, et selon lui, de nombreux motifs à une poursuite de l’appréciation des cours du WTI et du Brent demeurent aujourd’hui.

Vous pronostiquiez un brent à 80/85 dollars le baril d’ici fin 2018 et un WTI aux alentours de 75/80 dollars et vous avez eu raison car nous en sommes très proche. Vous anticipiez également le baril de brent à 100 dollars en 2019, est-ce toujours le cas ?

La principale question porte sur les facteurs qui pourraient empêcher le brent d’aller toucher ce niveau des 100 dollars l’année prochaine et le pousser à baisser.
En réalité, il en existe très peu car au vu des contraintes auxquelles est soumis aujourd’hui la production pétrolière, il y a énormément de raisons de s’inquiéter : le Venezuela, l’Iran proche d’être sous sanction, et surtout, le manque d’investissement dans le secteur du pétrole conventionnel qui va réellement se faire sentir à partir de 2020. Mais le marché ayant toujours un peu d’avance, on devrait a priori commencer à en ressentir les effets à partir de 2019.

Le Venezuela et l’Iran sont les deux pays cruciaux dans le manque d’offre. La production au Venezuela est passée de 2,4 millions de barils par jour en 2017 à 1,6 millions il y a quelques mois pour tomber en deçà de ce niveau actuellement.

La production pétrolière au Venezuela a encore perdu 200 000 barils depuis fin mai 2018 et se situe aujourd’hui à 1,4 millions de barils par jour. Au regard de la situation actuelle et même si le gouvernement se montre plutôt optimiste, la plupart des spécialistes s’attendent à ce que la baisse continue pour peut-être atteindre le million de barils par jour en fin d’année ce qui rendra encore plus difficile l’équilibre de l’offre et la demande.

Du côté de la production iranienne, une baisse entre 300 000 et 800 000 barils par jours était attendue mais les estimations sont beaucoup plus pessimistes aujourd’hui.

La situation iranienne s’est sérieusement dégradée : les Etats-Unis tiennent un discours plus dur que jamais vis-à-vis de l’Iran et font beaucoup de Lobbying auprès des pays qui importent du pétrole iranien. Contrairement aux précédentes sanctions où des autorisations avaient été délivrées afin de rallonger les délais et ainsi faciliter la réduction d’importation, cette fois-ci, les Etats-Unis demande un arrêt immédiat. Et un certain nombre de pays avec lesquels une marge de négociation était envisageable, notamment l’Inde, annoncent déjà un très fort recul de leurs importations iraniennes.
Face à cette situation, la baisse des exportations pétrolières en Iran devrait se situer entre 1 million et 1,5 million de barils par jour.

L’inquiétude n’est-elle pas exagérée puisque l’Arabie Saoudite et la Russie prétendent pouvoir compenser le manque de production du Venezuela et de l’Iran ?

La situation n’est pas aussi simple car la demande continue à augmenter. Cette année, la barre symbolique des 100 millions de barils par jour de consommation a été franchie, avec une hausse de la consommation de l’ordre de 1,6 million barils et les estimations 2019 affichent une augmentation qui pourrait osciller entre 1,4 et 1,6 million de barils par jour.
En ce qui concerne l’offre, l’Arabie Saoudite et la Russie se veulent rassurants malgré certains problèmes :

  • L’Iran, aujourd’hui au ban des exportations mondiales, voit d’un très mauvais œil que l’Arabie Saoudite, qui est liée par ses engagements dans le cadre de l’OPEP, veuille s’arroger le droit de reprendre ses parts de marché.
  • L’Arabie Saoudite prétend avoir la capacité d’augmenter sa production. Cependant, avant l’été, malgré son engagement d’augmentation de 1 million de barils, sa production est passée de 10,2/10,3 millions à 10,6 millions de barils par jour en juillet pour retomber à 10,4 millions en août.
    La question peut donc se poser sur la réelle capacité de l’Arabie Saoudite à augmenter sa production sur une période soutenable, dispose-t-elle des capacités excédentaires de production définies ? Aujourd’hui, nous n’en avons pas la certitude et tout reste à prouver, sachant qu’une partie de ce pétrole, très lourd et très soufré, intéresse très peu le marché.
  • La Russie a une petite marge de progression de 300 000 barils par jour d’augmentation de production rapide.

Si, dans le même temps, la croissance de la demande espérée et les contraintes attendue sur le Venezuela et l’Iran se réalisent, il n’est pas dit que l’Arabie et la Russie puissent à elles seules rééquilibrer le marché d’autant qu’un autre problème se pose à plus long terme, celui des investissements.

Pour rappel, on est en présence d’un phénomène de déplétion naturelle qui veut que, à iso périmètre de production, il est produit 5% de moins chaque année.

Un puit de pétrole est une poche souterraine sous pression. Si l’on insère une paille à l’intérieur, le pétrole remonte dans celle-ci. Plus le pétrole remonte, moins il y a de liquide dans la poche donc plus la pression de celle-ci diminue et moins de pétrole remonte, c’est ce que l’on appelle la déplétion naturelle.
Ce phénomène peut être contré de plusieurs façons, notamment en injectant de l’eau ou de la vapeur, mais tout cela a un coût et compte tenu de la baisse du prix du pétrole que l’on a connu ces dernières années, un certain nombre de sociétés ont arrêté ce type d’investissement. La déplétion naturelle n’est donc pas combattue et alors que l’OPEP estime à 630 milliards de dollars par an le coût pour lutter contre ce phénomène (à fin 2015), depuis presque 4 ans, seulement 450 milliards ont été investis, le tiers des investissements manquent donc à l’appel.

En total désaccord avec un truisme minimisant la situation du fait de l’existence du pétrole de schiste, vous expliquez que celui-ci est principalement disponible dans le bassin permien aux Etats-Unis et qu’ailleurs la production n’a pas retrouvé ses niveaux de 2015. De surcroît, nous ne disposons pas des infrastructures nécessaires à la bonne circulation de ce pétrole (manque de pipelines, de chauffeurs pour les camions citernes). Du coup, le prix du pétrole de schiste n’augmente pas et les rentabilités restent relativement faibles par rapports aux autres pétroles.

Le pétrole de schiste ne peut pas être sorti du bassin permien par manque de capacité de pipelines.
Il faut donc le transporter par chauffeurs routiers ou par rails dont le coût est beaucoup plus élevé. De plus, la caractéristique de ce pétrole est d’être très léger or une raffinerie préfère les pétroles un peu plus lourd pour obtenir de meilleures marges, donc elle ne se montre pas très demandeuse.
Actuellement, un baril de pétrole WTI vaut 70 dollars quand celui du bassin permien se vend à 55 dollars. Si l’on estime que 55 dollars correspond à peu près au prix de revient d’un baril de pétrole de schiste dans le bassin permien, cela signifie que ces sociétés ne gagnent pas d’argent. Et si l’on regarde les sociétés de pétrole de schiste dans leur ensemble pondérées par leur production depuis 2008, on s’aperçoit qu’elles n’en n’ont jamais gagné.
Un vrai problème de rentabilité va donc se poser pour savoir également si les investisseurs vont accepter de continuer à prêter de l’argent.
Enfin, pour extraire ce pétrole, une ressource très rare est nécessaire : l’eau. Aujourd’hui, à l’extraction d’un baril de pétrole dans le bassin permien, jusqu'à quatre barils d’eau sale due de la fracturation hydraulique sont également retirés et il est impératif de trouver quoi faire de cette eau usagée. C’est à ses fins que des compagnies se montent aujourd’hui aux Etats-Unis, augmentant ainsi davantage le prix de fabrication d’un baril qui pourrait atteindre 6 à 9 dollars supplémentaires dans quelques années pour les producteurs de pétrole de schiste.

Le pétrole semble sur de bons rails pour continuer à monter mais est-ce que la croissance et la demande vont tenir ?

L’inquiétude se fait sentir aujourd’hui avec la problématique de la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis, vraie menace sur la croissance. Pour le moment, le scénario central repose sur la poursuite de la hausse de la demande en 2019, la hausse de la consommation étant estimée à 1,4 / 1,6 millions de barils par jours sur la consommation pétrolière. Mais si un ralentissement économique survenait du fait des tensions commerciales, le prix de pétrole pourrait dérailler. Pour se faire, cette crise devrait être relativement grave et profonde car au vu de l’évolution de la demande de pétrole au fil des années, il y a eu finalement peu de périodes où celle-ci a reculé : 1973 (premier choc pétrolier), 1980 (deuxième choc pétrolier) et 2008. Lors des autres crises financières (1987, 1998 ou 2001), on a vécu une stabilisation de la demande mais pas vraiment de contraction. Il faut attendre jusqu’où les prix du pétrole montent pour pouvoir entraîner cette contraction. Chez OFI Asset Management, on l’estime aux alentours de 110 dollars ou un ralentissement extrêmement profond de l’activité qui amènerait une baisse de la demande.