Par Benjamin LOUVET

L’OPEP va-t-elle faire remonter le pétrole ?

Benjamin Louvet, Gérant des Matières Premières chez OFI AM, intervient suite à l'importante réunion de l’OPEP qui s’est tenue à Vienne dans un contexte de pétrole à la baisse.
BFM Business - After Business 06/12/2018

Benjamin Louvet, Gérant matières premières chez OFI AM, intervient suite à la réunion de l’OPEP qui s’est tenue à Vienne dans un contexte de pétrole à la baisse.

Une importante réunion de l’OPEP s’est tenue à Vienne dans un contexte de pétrole à la baisse. Celui-ci a en effet chuté de près d’un tiers depuis octobre. Un accord provisoire de la réduction de la production est envisagé mais avant d’en préciser l’ampleur, des nouvelles de la Russie sont attendues. Le Ministre russe de l’énergie a quitté Vienne sans s’entretenir avec Vladimir Poutine, est-ce une affaire d’Etat ?

C’est effectivement une affaire d’Etat. Pour rappel, la Russie ne fait pas partie de l’OPEP mais depuis fin 2016, elles se sont entendues pour la mise en place de réductions de production de façon à équilibrer le marché. Aujourd’hui, la situation est particulière car avant l’été, l’OPEP et ses alliés ont remonté leurs productions du fait des annonces de sanctions sur l’Iran puis Donald Trump a finalement décidé d’accorder un certain nombre d’exemptions. De leur côté, les pétroles de schiste se sont développés plus rapidement que prévu. Dans ce contexte, le marché se retrouve aujourd’hui sur-approvisionné. Il y avait donc un réel besoin de réduire cette production.

Lors de la réunion de l’OPEP fin 2016, la Russie avaient fait beaucoup d’efforts, contrairement à aujourd’hui où elle ne veut pas autant s’engager.

En fait, fin 2016, les russes ont tenté de prendre une place géopolitique en se rapprochant de l’Arabie Saoudite et du Moyen Orient.
Lors d’une première réunion à Alger, l’OPEP avait annoncé un accord de réduction de production d’1,8 million de barils par jour, sans citer les pays concernés. Après cette annonce, le prix du pétrole est remonté de près de 25%.Cette manœuvre, la « Stratégie d’Alger », a selon moi été orchestrée par l’Arabie Saoudite qui, au cours de la réunion suivante à Vienne, a déclaré aux autres pays qu’elle ne baisserait sa propre production que si les autres pays acceptaient de la réduire aussi. Schématiquement, tout le monde devait accepter de vendre 5% de pétrole en moins mais 25% plus cher. En cas de refus de leur part, l’Arabie Saoudite ne réduirait pas sa propre production, ce qui aurait pour effet de faire rechuter les prix. Les pays se seraient alors retrouver à pouvoir vendre 100% de leur production, mais 25% moins cher.
L’Arabie Saoudite reproduit ce schéma aujourd’hui en demandant aux différents pays de prendre leurs responsabilités. Elle déclare bien vouloir prendre sa part (réduction de l’ordre de 3,5%) si la Russie s’implique également avec une réduction de 350 000 barils par jour.
Vladimir Poutine va sans doute donner son accord pour une diminution de cet ordre mais qui se fera progressivement (à l’image de fin 2016).
L’Arabie Saoudite ne peut pas aller beaucoup plus loin dans la baisse de sa propre production à cause des affaires politiques qui entrent en ligne de compte comme l’affaire Khashoggi. La crise diplomatique autour du meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, manifestement orchestré par MBS (Mohammed ben Salmane Al Saoud), complexifie les choses pour l’Arabie Saoudite. Il est impensable que Donald Trump ait pris une position aussi tranchée en désaccord avec les parlementaires américains sans espérer une contrepartie. Khalid A. Al-Falih, Ministre du pétrole, est obligé de tenir compte de ces contraintes politiques, même s’il affirme le contraire.
Il est difficile d’imaginer l’OPEP sortir ce cette réunion sans accord car le prix du pétrole pourrait en être violemment impacté et baisser à nouveau de 5 à 7 dollars après la récente correction de 35%.

Quel a été l’impact de la demande de Donald Trump de s’abstenir de toute diminution des pompages pour que les cours baissent davantage ?

Ce tweet avait pour objectif de remettre la pression et rappeler ses engagements au gouvernement saoudien mais la décision était prise depuis longtemps. C’est pour cette raison que l’Arabie Saoudite tente de mettre tout le monde à contribution pour aboutir à cette réduction de la production qui devrait s’établir aux alentours d’1,2 million de barils par jour. Le marché espérait 1,5 million mais cela reste un bon compromis car d’autres événements se sont déroulés en parallèle :

  • Au Canada, l’Alberta a annoncé une baisse de sa production de 8,25% (325 000 barils) l’année prochaine à cause de contraintes logistiques qui font que le pétrole canadien vaut beaucoup moins cher que le pétrole international.
  • En Iran, malgré les exemptions, la production devrait encore baisser de 300 000 barils environ.

Si l’on ajoute les 300 000 barils de l’Iran et les 325 000 barils du Canada au 1,2 million de barils de l’OPEP et de ses alliés, on arrive à un total de 1,85 million de barils ce qui devrait permettre de rééquilibrer le marché.

L’OPEP et ses alliés peuvent donc faire remonter les cours du pétrole ?

Après avoir touché un plancher autour de 50 dollars le baril à deux reprises avant de finir très proche de 52 dollars, les cours du pétrole devraient se calmer et se stabiliser autour de 54 dollars.
Mais d’autres questions vont commencer à se poser à propos du pétrole de schiste dont on attend beaucoup l’année prochaine. Chez OFI Asset Management, nous pensons depuis longtemps qu’à 50 dollars, le pétrole de schiste n’est pas rentable. Donc, parier sur 1,5 million barils par jour de hausse de la production de pétrole de schiste l’année prochaine, si le pétrole reste à ces niveaux-là, est très peu probable.

Le pétrole : et maintenant ?

Notre analyse, chez OFI Asset Management, est très audacieuse dans le contexte actuel : le prix du pétrole reverra 100 dollars fin 2019 ou début 2020. Pourquoi ?
L’Agence Internationale à l’Energie a annoncé récemment que si l’on ne doublait pas à court terme les investissements dans le pétrole conventionnel, les pétroles de schiste devraient faire deux fois ce qu’ils ont déjà fait sur les dix dernières années d’ici 2025 ce qui semble totalement irréaliste.
Le manque d’investissement va se payer d’ici 2020 et le pétrole devrait remonter.