Par Benjamin LOUVET

Arabie Saoudite : un nouveau ministre du pétrole nommé

Benjamin Louvet, Gérant des Matières Premières chez OFI AM, intervient suite à la nomination du nouveau ministre du pétrole en Arabie Saoudite
BFM Business - Intégrale Bourse 09/09/2019

Grégoire FAVET : Et puis l’actualité également marquée par le marché pétrolier avec un nouveau venu, et un nom à retenir pour ceux qui s’intéressent aux affaires pétrolières, c’est le prince Abdelaziz Ben Salmane qui est désormais le ministre saoudien du pétrole. L’annonce a été faite ce dimanche. Nous allons en parler avec un expert du secteur pétrolier, Benjamin Louvet, gérant matières premières chez OFI AM qui nous retrouve en duplex. Bonjour Benjamin, bienvenue et merci. Est-ce que c’est une surprise d’avoir un nouveau ministre du pétrole pour l’Arabie Saoudite ? L’annonce a été faite dimanche par le roi Salmane d’Arabie Saoudite, il nomme ainsi son 4e fils, le prince Abdelaziz Ben Salmane qui est bien-sûr un demi-frère de Mohammed ben Salmane, le prince héritier qui va donc remplacer Khaled al-Faleh. Pourquoi ce changement de poste ?

Benjamin Louvet : On peut émettre beaucoup d’hypothèses, mais déjà, comme vous le disiez, un premier élément important, est-ce une surprise ? Oui et non ! Ce n’est pas complètement une surprise parce que dans les semaines précédentes, le portefeuille de Khaled al-Faleh avait déjà été réduit assez sensiblement. Il était patron d’Aramco et ministre des mines, et ces deux fonctions lui avaient été retirées, ce qui n’était déjà pas très bon signe. Là où c’est une vraie surprise, c’est que, historiquement, le poste de ministre du pétrole en Arabie Saoudite est un poste plutôt sécurisé : depuis que ce poste existe, depuis les débuts de l’OPEP, il y a eu 6 ministres du pétrole, certains ont occupé ce poste très longtemps, on se souvient du précédent, Ali al-Naïmi qui a occupé ce poste pendant 21 ans. Khaled al-Faleh avait été nommé en 2016 et en 2019, il est déjà remercié et ça, c’est une vraie surprise. La deuxième vraie surprise, Abdelaziz Ben Salmane, on va l’appeler ABS, puisqu’après MBS on est en train de parler de ABS pour simplifier un petit peu les appellations…

G.F. : Cela rappelle des acronymes de la crise des subprimes, les ABS, MBS étaient aussi des produits structurés qui avaient cours, qui ont toujours cours j’imagine, mais qui ont été mis en cause dans la contagion que l’on avait eue après la crise des subprimes. Parenthèse refermée sur ces acronymes.

B.L. : Espérons que cela ne sera pas un mauvais présage pour le gouvernement saoudien.
Là où c’est une surprise, c’est qu’ABS est un des enfants du roi et traditionnellement l’Arabie Saoudite a toujours essayé de garder séparé de la famille royale ce poste de ministre du pétrole pour conserver une certaine indépendance, indépendance probablement un peu de façade puisque les deux travaillent forcément main dans la main, mais il y a toujours eu ce respect et là on a un vrai changement qui montre les nouvelles méthodes qu’utilise MBS. C’est une décision du roi, probablement prise en accord avec Mohammed ben Salmane et ce dernier est aujourd’hui - je pense que c’est la principale explication de ce changement - dans l’optique de réaliser son grand projet de transition pour l’Arabie saoudite. Aujourd’hui, elle dépend essentiellement du pétrole ; le projet de MBS est de faire la bascule vers une économie moins dépendante du pétrole et pour cela, il a besoin de réaliser l’introduction en bourse de l’Aramco. Or si Khaled al-Faleh se disait pour cette introduction, dans des cercles plus privés, il semblait moins enthousiaste.
L’avantage de mettre quelqu’un comme ABS à ce poste, c’est qu’il est proche de la famille royale mais aussi qu’il est très respecté sur le marché du pétrole. Aujourd’hui, il fait partie des dix plus grands experts du marché pétrolier à travers le monde, cela fait plus de 30 ans qu’il travaille au ministère de l’énergie en Arabie Saoudite, il fut l’an dernier l’un des instigateurs de la réforme des subventions sur le secteur pétrolier en Arabie Saoudite et il fut présent sur un certain nombre de dossiers, notamment diplomatiques.
Il y a donc un changement qui va s’opérer dans une certaine continuité, ce qui est très rassurant.
Il faut maintenant voir comment les choses vont se passer dans le cadre de l’accord de réduction prévu. Je vous rappelle que cette semaine, le 12 septembre plus précisément, il y aura une réunion du JMMC, le comité ministériel qui supervise la réduction de production par l’ensemble des pays. Plusieurs informations ont été communiquées en amont de ce comité. ABS maintiendra-t-il la ligne tenue par Khaled al-Faleh ? Je pense que c’est très probable car ce n’est pas la plus contestable mais plutôt sur la partie de l’IPO. Mais au-delà de ça, il est attendu sur les futurs entretiens avec les autres pays, notamment ceux de l’OPEP. L’Arabie Saoudite s’est entretenue cette semaine avec certains pays de l’OPEP qui se sont avérés ne pas bien respecter leur quota de réduction. ABS peut-il les mettre au pas ? Ce sera un premier élément.
Un autre point à surveiller : peut-il aller plus loin dans la réduction ? C’est relativement peu probable.
Et puis il y a un autre élément qui fait pencher la balance en faveur du fait que le changement soit lié à l’introduction en bourse projetée, c’est que nous savons de source non officielle qu’il y avait eu plusieurs contacts pris ces derniers jours entre le ministère du pétrole saoudien et les grandes familles saoudiennes, notamment certaines qui avaient été emprisonnées au Ritz Carlton. On se souvient qu’il y avait eu une tentative de nettoyage de la corruption en Arabie saoudite, en tout cas, cela avait été présenté comme tel. Ces familles ont été contactées pour devenir des investisseurs de référence dans la prochaine introduction en bourse, de façon à avoir au moins 1 ou 2 % de demandes assurées sur l’introduction en bourse d’Aramco, pour s’assurer que le prix soit bien haut, l’objectif de MBS étant d’avoir une valorisation d’Aramco autour de 2 000 Mds$. Aujourd’hui, cela semble compliqué vu les niveaux du prix du pétrole, il y a beaucoup de travail pour ABS dans son nouveau poste mais on dirait qu’il est déjà aux affaires depuis quelques jours.

G.F. : ABS, Abdelaziz Ben Salmane, le nouveau ministre saoudien du pétrole. On parle toujours de l’introduction en bourse d’Aramco évidemment, on entendait à l’époque que MBS voulait un prix du pétrole à 80$ pour pouvoir mettre en bourse sereinement, confortablement cette toute petite part de la compagnie pétrolière saoudienne. On n’y est pas tout à fait, c’est le moins que l’on puisse dire pour l’instant.

B.L. : Oui, c’est ce qui rend le travail encore plus difficile, vous avez raison. Toutes les cartes ne sont pas dans les mains du nouveau ministre du pétrole. Je pense que l’OPEP a fait son travail, avec ses pays alliés et notamment la Russie, pour réduire l’offre de pétrole, mais avec les tensions actuelles et la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, on a une prévision de croissance un peu moins élevée. Qui dit croissance moins élevée, dit consommation de pétrole moins élevée donc le prix du pétrole a du mal à repartir de l’avant.
Il y aurait peut-être un espoir, on commence à parler de plus en plus d’un élément que l’on a déjà beaucoup évoqué ensemble qui est la difficulté des pétroles de schiste à maintenir leur croissance. Il y a aujourd’hui pas mal d’inquiétude sur la façon dont la fin de l’année pourrait se passer et cela pourrait peut-être constituer une belle surprise pour le gouvernement saoudien. Je rappelle par ailleurs que le gouvernement saoudien a besoin d’un cours du baril aux alentours de 80$ pour réussir à équilibrer son budget donc c’est stratégique. Maintenant, l’Arabie saoudite ne peut pas tout. Cette réduction de la production qu’a dû mettre en place l’Arabie saoudite pour pouvoir équilibrer ce marché pose un autre problème : quid des investisseurs qui s’intéresseraient à Aramco, si à tout moment le gouvernement saoudien peut se tourner vers Aramco et lui demander de réduire sa production pour maintenir les prix du pétrole ? Le manque d’indépendance de la société pétrolière saoudienne peut inquiéter les investisseurs et les restreindre dans leur velléité d’investir dans le capital d’Aramco le jour où cette société sera introduite en bourse.

G.F. : Merci pour votre éclairage, vos commentaires et l’analyse de ce nouveau poste clé, de ce nouveau ministre clé au sein du régime saoudien, l’arrivée du prince Abdelaziz Ben Salmane, 4e fils du roi Salmane, comme ministre du pétrole. Désormais, il remplace ainsi le furtif Khaled al-Faleh qui ne sera resté ministre du pétrole saoudien qu’à peine 3 ans. Les cours du pétrole sont positifs aujourd’hui, on reprend un peu plus de 1% sur le baril de Brent à plus de 62$, le baril de brut léger américain gagne autour de 1,5 %, pour l’instant, autour de 57,50$.

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