Quelles perspectives pour la demande en pétrole ?

Benjamin Louvet, Gérant des Matières Premières chez OFI AM, analyse les perspectives pour la demande en pétrole
BFM Business - Intégrale Bourse 06/05/2020

Les cours du pétrole sont véritablement suspendus à la vigueur de la reprise économique : plus le redémarrage sera vif, plus les cours pourront remonter. Mais pour le moment, le WTI américain reste autour de 25 dollars.

Etat de la demande de pétrole
La consommation annuelle de pétrole, après avoir été envisagée à la hausse en début d'année, est attendue aujourd'hui à 95 millions de barils par jour, soit une baisse de 5 millions de barils par jour par rapport à 2019.
Ces chiffres restent des estimations et leur vraisemblance dépendra de la durée du confinement avec l'éventualité d'un re-confinement ultérieur, mais surtout de la vigueur avec laquelle l'économie va reprendre après les déconfinements.
En ce qui concerne l'industrie aérienne, le redémarrage va très certainement prendre du temps et pour ce secteur qui représente 8% de la consommation pétrolière, la perte de 6 mois de consommation correspond à une baisse de 4 millions de barils par jour en moyenne sur l'année.
En Chine, la reprise du trafic routier s'effectue sur des niveaux plus faibles qu'avant la crise avec des baisses qui se maintiennent entre 30% et 40% par rapport à des moyennes normales.
L’estimation de la consommation de pétrole pour cette année à 95 millions de barils par jour est raisonnable uniquement si l'activité repart de façon assez soutenue une fois que les déconfinements auront eu lieu. Aujourd'hui, cette hypothèse est possible mais difficile de savoir si elle est la plus probable.

Total annonce des chiffres dans le rouge
En début de semaine, Total a annoncé une dégradation de ses bénéfices trimestriels (99% de baisse) mais également une réduction de ses investissements (14 milliards de dollars en 2020 contre 18 milliards prévus au départ), une situation qui va très certainement impacter l'industrie pétrolière à plus long terme.
Aujourd'hui, la fausse impression de « nager dans le pétrole », en raison de la baisse de la consommation et des niveaux records des stocks, pose deux problèmes pour les périodes à venir :

  • La capacité de production est en train d'être détruite et une partie de celle-ci ne reviendra jamais sur le marché.
  • La baisse des investissements va accélérer la déplétion naturelle de la production pétrolière : au fur et à mesure de l'extraction de pétrole, la pression présente dans le puits diminue et la quantité de pétrole récupérée se voit donc être moins élevée.

En 2015, l'OPEP estimait que le maintien de la production de pétrole à un niveau constant nécessitait un investissement de 630 milliards de dollars par an et jusqu'à maintenant, celui-ci n'était que de 400/450 milliards de dollars, un montant déjà insuffisant.
Aujourd'hui, les déclarations de baisses d’investissements faites par Total mais également par de nombreuses compagnies de pétrole de schiste pourraient, en sortie de crise et dans le cas où le niveau de consommation de pétrole revienne à la normale (d'avant crise), conduire à une situation où la production pétrolière se retrouve inférieure à la demande. Et cette inadéquation entre l'offre et la demande pourrait entraîner une crise pétrolière dévastatrice pour l'économie 24 à 36 mois après la crise sanitaire, les stocks de pétrole actuellement en cours pouvant assurer le redémarrage.

Pétrole de schiste américain : des coûts de production supérieurs au niveau actuel des cours
Une étude récente de la Fed du Kansas a fait savoir que si le prix du pétrole restait sous les 30 dollars, plus de 40% des entreprises pétrolières et gazières américaines se retrouveraient insolvables d’ici 1 an.
Les industries du pétrole de schiste, déjà fortement endettées avant le début de la crise sanitaire, devant rembourser 200 milliards de dollars sur un horizon de 5 ans dont 40 milliards dès cette année, font face aujourd'hui à une situation impossible où, compte tenu de la faiblesse des prix du pétrole, la solution la plus rationnelle serait de baisser leur production ce qui, dans la pratique, est difficilement réalisable.
Ainsi, ces industries préfèrent donc diminuer fortement leurs investissements. Cependant, avec les spécificités du pétrole de schiste dont le taux de déplétion est d'environ 70% au bout de 18 mois sur un puit, l'arrêt du forage implique forcément une baisse rapide de la production.
Les investissements dans ce secteur baissent énormément, le nombre de foreuses en activité aux Etats-Unis s'est effondré et le nombre d'équipes de fracturation présentes sur le terrain a très fortement diminué (300 en 2019 contre 55 au dernier comptage la semaine dernière) donc la production du pétrole de schiste va forcément s'affaiblir ce qui ne va pas arranger la situation financière des entreprises, déjà très compliquée. Un certain nombre d'entre elles se sont d’ailleurs déjà inscrites sous le régime des faillites, notamment Whiting Petroleum.